

Je les connaissais sans vraiment les connaître.
Bien que nous fussions de Béziers ou de ses alentours, nous n’avions
pas encore eu l’occasion de nous apprendre.
Puis tout est allé très vite.
Eté 2003, Larzac, Occitanie. J’étais allé sur le
Causse plusieurs jours avant que ne commencent vraiment d’arriver les
300 000 probables citoyens altermondialistes qui venaient se rassembler pour
construire un futur qui refusait une certaine conception de l’organisation
mondiale du commerce. J’étais parmi tous ces alters afin de mettre
en place, avec d’autres amis, une sorte de « présence occitane
» sur les lieux. Présence occitane qui allait rapidement se compléter
par la venue de nombreux mouvements associatifs et de femmes et d’hommes
qui rayonnaient d’occitanité.
Alors que je fixais une ligne électrique qui allait ensuite alimenter
les 48 haut-parleurs que nous avions perchés sur des poteaux de trois
mètres de hauteur, j’entendis une voix sèche de soleil
lancer précipitamment : « six bras pour décharger un camion
! ».
Trois gars se jetèrent alors sur le plateau du camion pour décharger
des barrières. Je venais de voir passer une partie des musiciens du
groupe des Goulamas. Ils furent rejoints par deux de leur équipe qui
venaient à l’instant de terminer le montage d’un chapiteau,
celui-là même qui allait accueillir le forum intitulé
« Occitanisme et luttes sociales ».
Ces types n’ont pas arrêté de la journée, entre
câbles à tendre, planches à transporter ou scène
à monter. Je le sais, je les ai vus du haut de mon tracteur élévateur
qui nous permettait de fixer les derniers haut-parleurs.
Et la journée fut lasse de travail pour tout le monde. Il était
temps de regagner nos tentes. Las, mais tout de même heureux de la tâche
accomplie, c’est à voix haute et en compagnie de deux amis que
je tentais de trouver dans la nuit étoilée du Causse mon sac
de couchage.
« Vos gueules ! On dort ! » J’apprenais le lendemain matin
en les voyant manger un bout de saucisson accompagné d’un verre
de vin que cette invitation au sommeil avait été lancée
par Philou des Goulamas. Nous nous étions donc installés à
côté presque machinalement.
Rien de tel pour mettre tout le monde à l’aise et pour partager
des mots qui constituaient certainement notre premier véritable échange.
Je faisais connaissance avec le reste du groupe dont la plupart se jetèrent
sur des tee-shirts que j’avais fait imprimer pour l’occasion et
qui figuraient le dessin de notre Terre accompagnée d’un mot
d’ordre en occitan « Gardarem la Tèrra » ainsi que
du lieu et de la date de ce gigantesque rassemblement « Larzac 2003
».
La journée que nous allions ensuite passer ressemblait à la
première et se résumait à des travaux manuels qui devaient
permettre, une fois accomplis, d’accueillir les centaines de milliers
de personnes qui arriveraient quelques heures plus tard.
Une cuisine mobile fut mise à disposition de toutes ces femmes et ces
hommes qui chaque jour participaient au grand chantier préparatoire
du Larzac.
C’est à la fin d’un de ces repas du soir que nous nous
retrouvâmes avec Goulamas autour d’une table sur laquelle reposaient
des gobelets de bière. L’ambiance était à la fête,
car chacun sentait le grand jour du rassemblement approcher. C’est ici
qu’est née pour la première fois l’idée d’une
chanson qui porterait ensuite le titre de « Gardarem la Tèrra
».
« Vai-z-i, Machino, fai petar la cançoneta ! », lâcha
une voix qui s’avèrera plus tard appartenir à Fred, un
autre du groupe. Et voilà Machino improvisant plein de joie quelques
accords improbables et pas toujours très justes. C’est le moment
que je choisis pour m’improviser parolier d’une mélodie
fluctuante et dont les quelques mots lâchés se résumaient
à « Gardarem la Tèrra », repris en boucle par toute
une assemblée qui nous avait rejoint autour de cette même table.
Il était temps d’aller prendre quelques heures de sommeil avant
la marée humaine du lendemain.
C’est bien simple, les trois jours officiels du rassemblement ne nous
donnèrent pratiquement pas l’occasion de nous revoir, tant chacun
était pris à la fois entre l’étau d’une foule
qui arrivait toujours plus nombreuse chaque jour et la mise en place de nos
activités respectives qui nous bouffaient le temps, nous privant presque
de la jouissance festive d’un rassemblement que nous avions préparé
plusieurs jours en amont.
C’est le quatrième jour qui donna l’occasion de nous retrouver
autour de la même table, celle qui avait déjà accueilli
cette bière d’un monde nouveau. Les jours qui suivirent étaient
cette fois-ci réservés au démontage de tout ce que nous
avions mis tant de cœur à monter.
Quelques semaines passèrent, le temps d’atterrir, même
si aujourd’hui encore le soleil de ce Larzac plane toujours dans nos
têtes.
Au bout de ces quelques semaines, le Mouvement altermondialiste Gardarem la
Tèrra fut créé. Un nouveau pari, toujours aussi fou,
et certainement lancé par des têtes qui n’avaient finalement
peut-être pas complètement atterri, allait consister à
faire le tour de l’Occitanie en neuf villes-étapes et en heures
inimaginables de préparatifs. A la fois revendicatif, culturel et festif,
ce projet ambitieux devait porter le nom de Caravana Occitana.
Sans hésiter, ces kamikazes occitans de Goulamas plongeaient têtes
baissées dans cette nouvelle et folle aventure, sans même savoir
ce que pouvait représenter une telle expédition. La première
Caravana Occitana est née ainsi en février 2004.
Un an plus tard allait sortir le nouvel album des Goulamas’K.
Son titre ? « Gardarem la Tèrra ». C’est également
le titre d’un des morceaux de l’album.
Vous saurez désormais comment, quand et où l’idée
de cette chanson est née.